60 ans après le traité de Rome, une Europe en crise

Drapeau européen et silhouette des six états membres

Le 25 mars 1957, le Traité de Rome fut signé. La Communauté économique européenne (CEE) est instituée. Il a fallu moins de deux ans de négociation aux six pays fondateurs pour s’accorder sur le texte. Au 1er janvier 1958, le traité entre en vigueur et la CEE prend vie. Avec le temps, l’enthousiasme du début s’est estompé et dans de nombreux pays, l’euroscepticisme gagne du terrain. La Grande-Bretagne a même décidé de quitter l’Union. La croyance de fonder l’union naissante sur la seule économie fut l’erreur pourtant pardonnable mais si dramatique au regard des conséquences actuelles.

On peut en être certain, ce 25 mars, les dignitaires européens célèbreront les 60 ans de l’Europe et du traité de Rome instituant la Communauté économique européenne à travers quelques discours. La voix vibrante et emplie d’émotion, ils n’auront de cesse de souligner les bienfaits apportés par l’Union, ex-CEE. Ils rappelleront aux plus jeunes qu’autrefois, la guerre ravageait le continent. Ensuite, ils s’enthousiasmeront au regard de la prospérité affichée. Les plus honnêtes, et ils seront on l’espère nombreux, attireront également l’attention sur les difficultés actuelles. D’une voix grave, chacun ira de sa proposition pour soigner les maux qui, aujourd’hui, traversent le continent. Ça sera l’occasion pour les uns et les autres d’avancer ses solutions.

L’erreur des Six membres fondateurs

Fondamentalement, la solution de Monet, Schuman et consorts a pu apparaître judicieuse. Dans une Europe où les plaies de la guerre étaient encore vives, il était préférable d’agir avec pragmatisme. Pour autant, cette solution ancrée à un moment précis de l’Histoire allait se muer en un futur obstacle infranchissable. Par faute d’avoir écarté la possibilité de voir rapidement émerger une sphère politique au niveau européen, capable de bâtir une société européenne et son tissu de relations, les Six ont choisi la voie du commerce. Grâce au développement économique, la convergence allait s’opérer. Les capitaux allaient permettre aux régions défavorisées de rattraper leur retard. Par une force d’entrainement admirable, l’Europe devait se développer par le haut. Les normes sociales allaient ainsi s’égaliser tout en stimulant les échanges entre les états. Entreprises et travailleurs devaient en sortir gagnants.

La crise de 1973

Mais avec la crise apparue dans les années ’70 marquant le fin d’une belle réussite, l’Europe du traité de Rome a désiré se réformer. Ainsi, sont nés l’Acte Unique et l’euro. À travers davantage d’intégration, l’un et l’autre devaient offrir à l’Union les armes nécessaires pour s’imposer aux autres. Pour autant, il s’agissait davantage de progresser selon une méthode similaire à celle d’autrefois que d’apporter la révolution. L’Europe, coincée par un manque d’unité politique, a décidé d’accélérer en niant l’évidence : elle reposait sur des fondations instables, trop dépendante de la bonne volonté de ses acteurs. Au même instant, les citoyens européens commençaient à voir d’un mauvais œil ce système où chaque décision se prenait en catimini. Face à l’inquiétude, il fut décidé que les représentants du Parlement européen allaient être élus par les peuples, maigre consolation. Au final, la CEE n’a donc pas eu la capacité de se réinventer pour au contraire, préférer le confort d’un univers qui lui était familier.

La défiance envers l’Union

Aujourd’hui, l’Europe perd la confiance d’un nombre grandissant de citoyens. Ceux-ci décèlent la transgression d’une parole donnée voici 60 ans et inscrite dans le Traité de Rome. L’adhésion des européens à l’Union est affaiblie par la défiance envers un discours où un paradoxe leurs apparaît. À l’ouverture commerciale sans cesse plus large devant permettre la création de nouvelles richesses, s’opposent les sacrifices nécessaires en vue de se débarrasser des reliquats du passé teintés de sociale démocratie. Au final, il n’est même pas nécessaire de peser le vrai du faux des discours. Il est inutile de s’époumoner à avancer une suite d’arguments en faveur de telle ou telle stratégie économique de l’UE ! Que ces dernières reposent ou non sur un argumentaire étayé par un grand nombre d’études empiriques, ce qui importe est le ressenti des peuples. Si au quotidien le sentiment d’abandon domine auprès d’un large pan de la société, il est vain de vouloir le convaincre par les seuls mots. C’est ainsi qu’il est possible de voir émerger des systèmes de pensée en contradiction complète avec l’intérêt particulier des citoyens, et malgré tout porteur d’espoirs. Comme le soulignait H. Arendt: les électeurs sont davantage attirés par la cohérence d’un système que par les faits.

Le Brexit

Soixante ans après la signature du traité de Rome, l’Union a connu en 2016 son échec le plus retentissant. Le Brexit est venu rappeler à quel point les alliances sont fragiles. En décidant d’activer les dispositions contenues dans l’article 50 du traité de Lisbonne, la Grande-Bretagne a souligné qu’une union repose sur un partage et une communion.

L’impossible discours fédérateur

Aujourd’hui, l’Union est fragilisée par l’impossible émergence d’un discours fédérateur. Aussi bien au niveau des états-membres qu’au niveau européen, les opinions se contredisent. Face à ce spectacle affligeant, les citoyens européens perdent espoir. Qu’offrir à ce “système” à l’architecture nébuleuse sinon un rejet, réfléchi ou impulsif? Nombreux sont ceux qui s’interrogent pour au final, être traversés par le désir de tout balayer d’un revers de la main. Le défaut premier du Marché commun surgit à nouveau pour rappeler à quel point la voie empruntée dans les premières années de sa création fut celle de la prudence, voire de la facilité. En comptant sur l’économie pour dynamiser le politique en vue d’une convergence future, les Six du traité de Rome ont commis une erreur sans le vouloir. L’inverse eut été plus judicieux même si plus difficile dans les premières années. Car au final, l’économie est bien plus souple et possède une capacité d’adaptation plus large que celle dont dispose le politique. Par les jeux d’alliance et les contraintes intérieures, ce dernier ne peut pas offrir l’élasticité propre à l’économie. S’il eut été plus difficile de s’accorder dès le départ sur un socle politique commun, il aurait été plus simple par la suite de s’entendre et d’éviter toute méprise. L’Europe actuelle souffre de ce mal congénital. Aujourd’hui, le désir commun de faire progresser l’Union semble faire défaut. Plus grave, on parle de plus en plus d’une Europe hétérogène, à “vitesses différenciées“. À cette problématique, se greffe une seconde. Il semble qu’aujourd’hui personne ne soit encore capable d’être le porteur d’un grand espoir. Aucun semble être porteur d’une vision d’avenir apte à mobiliser les peuples de l’Europe autour d’un projet fédérateur. Ce qui pourtant est essentiel !

Lien utile: texte du traité de Rome