Brexit: un abandon est-il envisageable?

Les négociations du Brexit ont maintenant débuté. Pour autant, la situation ne semble pas s’éclaircir. Londres apparaît au final peu préparée à cet exercice Il est vrai que le résultat du vote de juin 2016 a quelque peu surpris une bonne part de l’élite britannique. La situation évolue semaine après semaine. Après l’euphorie post-referendum, le doute semble s’installer au Royaume-Uni. Est-il dès lors possible de voir le Brexit être abandonné en cours de route? Ce n’est pas impossible. Cet article aborde quels points pouvant mener à un tel scénario. Il est en quelque sorte une mise à jour de mon article précédent: “Le Brexit sera-t-il effectif?“.

La consommation intérieure

Suite au référendum sur le Brexit, les commentateurs surpris avaient salué la vigueur de la demande intérieure britannique. Alors que d’aucun annonçait une catastrophe, les faits prouvaient l’inverse. Au contraire d’autres pays, Londres pouvait s’enorgueillir de ce succès. En effet, les consommateurs du Royaume-Uni semblaient ne pas s’inquiéter de l’avenir. Peut-être portés par un certain enthousiasme, ils n’ont pas baissé leurs dépenses jusqu’à puiser dans leur épargne. À moins qu’il est préférable de voir sans ce phénomène le résultat d’une certaine “inertie”. Dans un premier temps, les Britanniques auraient simplement continué à consommer comme “si de rien n’était”.

Malheureusement, la vigueur de la demande intérieure semble depuis battre de l’aile. La bonne tenue de la consommation appartient déjà au passé. Le scénario du pire semble dorénavant envisageable. Après une croissance notable, la voici qui faiblit drastiquement. L’OCDE elle-même est peu optimiste concernant le Royaume-Uni. Pour 2018, les prévisions sont maintenant clairement pessimistes. Le taux de croissance annuel du pays plongerait en comparaison des principaux partenaires commerciaux et de la zone euro.

Prévisions de la demande intérieure, Taux de croissance annuel (%) – source OCDE
La Livre Sterling et l’inflation

L’histoire est dorénavant connue. Le lendemain du référendum sur le Brexit, la Livre Sterling a fortement chuté. Cette baisse notable du taux de change a pour effet de renchérir les biens importés. Or, la Grande-Bretagne importe davantage qu’elle n’exporte. Sa balance courante est ainsi largement dans le rouge. Chaque bien entrant sur le territoire britannique voit son prix s’élever en monnaie nationale. Et c’est bien là le problème ! La hausse des prix mène à une inflation alors que dans le même temps, les salaires réels ne suivent pas. Cela pèse donc sur la demande intérieure alors que celle-ci est devenue le principal ressort de la croissance.

Balance courante – 1955 – 2017 – Source: Office national of statistics
Inflation (2009 – 2017) – Source: Eurostat
La productivité en chute libre

En Grande-Bretagne, la main d’œuvre peu qualifiée est … très peu payée. Avec l’immigration des pays de l’Est notamment et un marché du travail très flexible, une pression à la baisse s’opère sur les salaires. Présenté comme un avantage concurrentiel, cette stratégie a des effets pervers. D’abord, elle comprime le pouvoir d’achat. Ensuite, elle démotive les employés dont l’engagement dans les entreprises faiblit. Enfin, elle freine l’investissement technologique visant à augmenter la productivité. En effet, vu la faiblesse des salaires, il est moins coûteux de conserver un grand nombre d’employés qu’investir en vue d’automatiser une partie de la production.

Les deux derniers éléments expliquent la faible productivité britannique. Ils expliquent aussi en partie le faible taux de chômage. Il y a donc peu de chômeurs mais un nombre croissant de “working poors”. Il y aurait ainsi plus de 7 millions de Britanniques pauvres issus de ménages disposant pourtant d’un travail. Qu’auront-ils à gagner d’un Brexit ? A priori, rien ne changera pour eux. Au contraire, Londres sera tentée de mener une politique encore plus “flexible” les concernant, si cela est possible.

Au niveau du marché du travail, le gouvernement espère libéraliser davantage pour, selon la théorie à la mode outre-manche, le dynamiser encore plus. Au final, cette approche permettra de maintenir un faible taux de chômage. Le problème est qu’aujourd’hui, la flexibilité atteint déjà les limites du possible avec l’ensemble des inconvénients mentionnés plus haut. Il est difficile dès lors d’imaginer qu’un nouvel assouplissement du marché du travail puisse apporter davantage de résultat.

À ce sujet, voir l’article : Le flexibilité affaiblit-elle l’Europe?

Hard ou Soft Brexit?

Theresa May serait partisane d’un Hard Brexit ou à tout le moins, ne s’y opposerait pas. Au sein de son parti ou ailleurs, d’autres verraient au contraire un Soft Brexit d’un bon œil. Un certain trouble entoure d’ailleurs ces deux conceptions. Où se situe l’exacte limite ? L’enjeu pour les Britanniques est l’accès au Marché unique. Mais de l’autre côté, ils désirent contrôler leurs frontières.

C’est évidemment paradoxal. Cette équation impossible est un véritable obstacle. Sortir de l’Union sans avoir accès à l’Union douanière s’avèrerait suicidaire pour un grand nombre d’entreprise. Il en va de même concernant la main d’oeuvre. Vouloir contrôler ses frontières tout en devant garantir la libre circulation des travailleurs est une énigme.

La question irlandaise

Sans le vouloir, la question irlandaise revient au devant de l’actualité. Avec l’Irlande du Nord, la Grande-Bretagne partage une frontière (la seule) avec un pays membre de l’Union européenne. Or, les nord-irlandais refusent de voir apparaître des contrôles à la hauteur de la démarcation séparant leur territoire de la République d’Irlande. Pour Londres, la solution devrait résider à travers un accord globale de type “Soft Brexit” où la légèreté des contrôles permettrait une circulation fluide des personnes et des marchandises.

Or, à nouveau, rien ne permet d’affirmer qu’un Soft Brexit soit possible. En outre, Theresa May et d’autres sont partisans d’un Hard Brexit. Il s’agit d’une question épineuse car le conflit irlandais reste encore dans les mémoires. Dans tous les cas de figure, voir revenir les vieux démons aboutirait à une situation où l’ensemble des Irlandais seraient perdants.

La City

Avec sa sortie de l’Union, les institutions financières établies à Londres perdraient le passeport financier européen. Pour rappel, ce passeport offre l’opportunité à un établissement de vendre des produits sur tout le territoire de l’Union. Au regard de la tournure des événements, il devient de moins en moins probable qu’une exception sera offerte à Londres. Un certain nombre d’institutions bancaires et financières ont ainsi annoncé le renforcement de leurs effectifs sur le continent. Malgré tout, aucune ville ne semblera être capable de se muer en Capitale financière de l’UE.

Le danger pour la City est évidemment de perdre de sa superbe. Avec la fin du passeport financier, la capitale britannique perdra inévitablement de son attractivité. Affaiblie et par un effet de contagion, d’autres services pourraient être délocalisés. Ce scénario est loin d’être aussi improbable que certains le pensent à Londres. Certes, il pourrait se réaliser à seulement moyen-terme. Pour autant, ce transfert d’activités pourrait se faire en tout ou en partie à destination de villes non européennes, comme New York. Peu d’éléments permettent en effet de penser que Paris, Francofort ou Amsterdam seraient capable de remplacer la ville anglaise. L’affaiblissement de la City est en tout cas le cauchemar de Therasa May qui parie énormément sur le maintien de Londres comme capitale financière mondiale en vue d’attirer les investisseurs.

Le risque industriel

Au contraire de ce qu’un bon nombre pense, le Royaume-Uni a conservé davantage d’industries que la France. Pour les partisans du Brexit, quitter l’Union devait permettre de ne plus être soumis à des normes contraignantes. Or, le pays exporte 45% de sa production vers l’UE. Dans le cas d’une sortie, les entreprises établies en Grande-Bretagne devront toujours respecter les normes en vigueur au sein du Marché unique. Paradoxalement, une fois en dehors, Londres ne pourra plus peser sur la définition des normes. Au final, rien ne sera moins complexe pour les industries d’outre-Manche.

À terme, si des frontières réapparaissent, il sera nécessaire pour les industriels de répercuter les coûts liés aux contrôles. En effet, compléter les formulaires et la mobilisation du matériel ou du personnel (comme les conducteurs de camions bloqués à la douane) ont un prix. Évidemment, si des droits de douane apparaissent à nouveau, cela pénalisera encore davantage la production britannique. Les biens produits de l’autre côté de la Manche seront ainsi moins attractifs.

Pour inviter les industriels à maintenir leur confiance dans le Royaume-Uni malgré le Brexit, Theresa May a lancé une stratégie industrielle. Ce plan repose sur davantage d’interventionnisme. Et ceci est un paradoxe ! Pour un pays prônant un libéralisme économique le plus pur et impossible dans l’Union, le voici dorénavant prêt à perturber le jeu des marchés ! La Grande-Bretagne est ainsi prête à soutenir certaines entreprises ou secteurs industriels … Comprendra qui pourra.

L’avenir …

Il est toujours difficile de prévoir l’avenir. Pour autant, de nombreux éléments apparaissent aujourd’hui capables de voir le Royaume-Uni finalement renoncer au Brexit. Face à l’incertitude économique, à la baisse de la consommation accompagnée d’une “mauvaise” inflation due au renchérissement des produits importés, les Britanniques risquent  de sérieusement douter de leur choix. Malgré tout, la situation de la City et son avenir jouera le rôle de “juge de paix”. Si la capitale britannique voit partir un grand nombre de services et d’emploi, il est fort à parier que les dirigeants de Londres lanceront un cri d’alarme. Rien n’est évidemment joué.

Malgré tout, le flou des positions avancées par Londres empêche de voir l’avenir d’une manière sereine. Cela empêche en particulier les entreprises d’envisager le futur. Dans le doute, nombreuses sont celles qui seront tentées de reporter leurs investissements ou de les diriger vers un autre pays.

Il est donc possible de constater qu’aujourd’hui, les écueils sont si variés et importants, qu’un abandon de l’idée du Brexit n’appartient plus à la science-fiction. Mais si le Royaume-Uni venait à quitter l’Union, il n’est pas inutile de rappeler que si la pays marque sa volonté de réintégrer l’Union par la suite, Londres devra accepter sans sourciller l’acquis communautaire. La Grande-Bretagne devra alors réintégrer l’ensemble du droit et de la jurisprudence de l’Union et accepter l’Euro.

Pour en savoir plus:Le Brexit et l’article 50 du Traité sur l’Union européenne et Brexit: la Grande-Bretagne affaiblie à l’OMC