La démocratie en Europe conditionnée au climat économique. Dérives hongroises, Turquie et exemple espagnol …

Drapeau turc flottant au vent

La question de la démocratie est primordiale. Dans ce domaine, la Turquie répond-elle aux conditions pour intégrer l’Union?  Au regard de la situation et des événements présents, la réponse est négative. Le but n’est pas de débuter l’énumération des bons et mauvais points du régime d’Ankara. Encore moins de se pencher sur la méthode qu’elle devrait adopter pour y parvenir. Mais imaginons de voir la Turquie mener les réformes nécessaires et rejoindre l’UE. Ne risque-t-elle pas d’emprunter une voie à la “hongroise” ? Par cette question d’introduction, il est possible de se pencher sur le lien entre la démocratie et le climat économique au sein de l’UE. Ce dernier n’est-il pas la condition nécessaire à la première ?

Les “critères de Copenhague” (1993)

L’arrivée d’un pays avec une faible tradition démocratique ne serait pas une nouveauté pour l’Europe. L’ouverture vers les pays anciennement soumis à l’influence soviétique poussa l’Union à relever ses exigences en vue d’adhérer au Marché unique. En 1993, furent édictés les “critères de Copenhague”. Le Conseil européen posa ainsi de nouvelles conditions auxquelles les pays d’Europe orientale et centrale devaient répondre. S’ils ne le remplissaient pas, il leurs était impossible d’accéder au statu de pays-membre. Ces critères sont toujours d’actualité pour tout nouveau candidat. Le premier critère fut d’ordre politique. Pour intégrer l’Union, un pays doit notamment posséder des institutions stables, garantir les droits de l’homme et la démocratie.

Pour l’UE, une certitude existait ! Une fois l’acquis démocratique intégré, il devenait impossible pour un pays d’exécuter un retour en arrière. Par la suite, un doute sembla agiter l’esprit des dirigeants européens. Car par prévoyance face à quelques récalcitrants possibles, le traité d’Amsterdam de 1997 a malgré tout  introduit la possibilité d’une procédure de suspension. Cette dernière peut être activée dans le cas où un pays viole les valeurs de l’Union. Un état membre peut ainsi ne plus jouir de l’ensemble des droits inscrits dans les traités.

La dérive “à la  hongroise”

Donc, posons le principe qu’Ankara a pris le taureau par les cornes en vue de remplir les critères conditionnant son adhésion. La question à se poser serait alors de savoir si l’intégration à l’Union peut être la garantie de voir ce pays conserver un niveau de démocratie satisfaisant.  Aujourd’hui, nous pouvons constater à travers l’exemple hongrois de Viktor Orbán, les difficultés pour une nouvelle démocratie de maintenir les exigences en ce domaine. Et la Hongrie n’est pas isolée. La Pologne est elle aussi pointée du doigt par Bruxelles et de nombreuses ONG pour ses dérives autoritaires.

Le contre-exemple de la péninsule ibérique

À l’inverse, le Portugal et l’Espagne ont intégré le Marché commun après une longue période de dictature. Ni du côté de Lisbonne ou de Madrid pourtant il a été possible d’assister à la montée de larges mouvements désireux de s’opposer à l’état de droit. Une différence majeure existe: l’intégration de ces deux pays s’est déroulée à une époque favorable sur un plan économique. Les deux nations ont profité d’une période de forte croissance et du contexte de quasi euphorie présent en Europe. Les pays d’Europe centrale et orientale n’ont pas eu cette chance.

Leur entrée, entre 2004 et 2007, est suivie d’une grave crise économique, sociale et institutionnelle. Associé à celle-ci, l’état de leurs économies obligeait à davantage de pessimisme comparé à celui de la péninsule ibérique. Le retard accumulé durant la guerre froide avait interdit l’Est de développer une industrie capable de concurrencer les multinationales de l’Ouest. La situation de l’Espagne et le Portugal avant eux, malgré les grandes faiblesses de ces deux pays, était plus favorable.

L’absence de convergence

Dans ce contexte, l’Union qui doit servir la destinée des nations afin de les hisser vers un niveau de prospérité supérieur apparait davantage tel un croque-mitaine. En réaction, les Orbán ou autre Jarosław Kaczyński à la tête de son parti Droit et justice polonais peuvent libérer les frustrations nées de rêves brisés. La Hongrie a ainsi subit la crise de plein fouet au point d’obliger le FMI, l’UE et la Banque mondiale à voler à son secours, on l’oublie souvent. Un signe qui ne trompe pas: le taux d’investissement des ménages hongrois reste morose, signe de la gravité de la crise qui perdure.

Le mouvement de convergence économique quasi “automatique” annoncé par Bruxelles au moment de l’ouverture vers l’Est apparaît bien plus lent qu’espéré. Le miracle n’a pas lieu car les conditions font défaut. Le décalage économique trop important entre l’Ouest et l’Est est un réel handicap difficile à rattraper. Les citoyens de l’Est migrent vers l’Ouest et non l’inverse. Pourtant, le second critère de Copenhague portait sur des exigences économiques et sur la faculté de faire fasse à la concurrence … Bruxelles a fait preuve d’un certain laxisme sur ce point.

Un contexte économique délicat associé à une montée des populismes opposés à l’Europe, et se nourrissant du premier, fragilise ainsi les sociétés nouvellement intégrées. À peine entrés, les derniers états-membres déchantent rapidement et avec eux, la démocratie. Sur l’euroscepticisme, viennent se greffer des revendications antidémocratiques tournées vers l’interne en vue de faire taire toute contestation. Chaque élément “perturbateur” est considéré comme opposé au programme gouvernemental chargé de faire recouvrer au pays un renouveau salvateur.

Un mouvement plus vaste en Europe

Bien évidemment, des discours peu en phase avec l’idéal démocratique fleurissent dans d’autres pays. Y compris dans les démocraties bien établies, certains verraient d’un bon œil l’émergence de mesures discriminatoires entre les citoyens d’une même nation. D’autres, dans la voie connue de l’antiparlementarisme, souhaiteraient museler toute opposition. Sans voix discordante capable d’avertir l’opinion et de contester les décisions prises, le pouvoir aurait davantage les coudées franches. De cette manière, son action pourrait être menée avec plus d’énergie. La politique de “renouveau” initiée par les gouvernants ne rencontrerait plus aucun obstacle ni retard en vue de son application salvatrice. Les nationalismes et autres populismes apparaissent adeptes de ce genre de discours.

L’intégration d’une Turquie démocratique

Dans le cas d’une intégration turque, le maintien de règles démocratiques risque simplement d’être conditionné au contexte économique suivant l’adhésion. Sur un plan économique, la Turquie entrerait encore davantage en concurrente avec la Hongrie, la Bulgarie ou la Roumanie (et inversement). À l’heure actuelle, les nations d’Europe orientale sont déjà en concurrence avec la Turquie dans la chasse aux investisseurs étrangers. La productivité des travailleurs turcs est supérieure à celle de plusieurs pays de l’Est. L’ensemble de ces pays risqueront une fragilisation accrue alors qu’il existe déjà de fortes tensions internes et externes. À la moindre turbulence, les forces centrifuges risquent d’éloigner encore un peu plus chaque état membre du socle de valeurs fondamentales de l’UE. Il résulterait un accroissement des tensions entre des pays déjà enclins à se méfier les uns des autres.

On détecte ici l’un des problèmes majeurs de l’Union: favoriser une concurrence exacerbée entre les états la composant. Cette approche favorise malheureusement les conflits et les crises entre partenaires.  Au passage, nous ne devons pas non plus oublié les relations tumultueuses entre la Turquie et certains pays-membres (la Grèce par exemple ou la Bulgarie et sa minorité turque représentant presque 10% de la population). Pour certains, les souvenirs de conflits centenaires restent vivaces. Une partie de l’Europe a été longtemps sous domination ottomane.

La  démocratie turque

La Turquie est le fruit d’un processus historique mouvementé, à l’image de très nombreux autres pays d’ici et d’ailleurs. Elle est aussi, comme d’autre également, une ancienne grande puissance. Son évolution politique est le fruit de rééquilibrages constants entre les différentes forces parcourant sa société et les souvenirs d’une grandeur passée. Il est difficile de prévoir si un jour, Ankara répondra à l’ensemble des exigences démocratiques posées par l’Union. Le modèle proposé par Bruxelles souffre d’être centré sur l’histoire ouest-européenne. Est-il applicable à la Turquie. Si la réponse est négative, il s’agirait d’un argument supplémentaire pour le parti des opposants à voir Ankara prendre place au sein de l’UE. Ce serait la preuve définitive que la Turquie se situe hors du continent européen.

Il s’agit d’un principe général pour toute nouvelle adhésion: le problème de la réussite économique reste crucial. Cette dernière conditionne toute intégration et le maintien des valeurs démocratiques au cœur du fonctionnement de chaque état membre. Par faute d’être trop ambitieuse, d’élargir son périmètre à des économies moins développées en comparaison avec les pays du Nord et de l’Ouest, l’Union risque d’entrer un cycle de turbulences perpétuelles.

La  stratégie de Recep Tayyip Erdoğan

Pour l’heure, Recep Tayyip Erdoğan ne semble pas avoir pour objectif manifeste de renforcer la démocratie parlementaire en Turquie. Son désir de devenir un “hyper président” capable de reléguer le parlement au rang de faire-valoir est inquiétant. Dans le même temps, certains de ses fidèles continuent d’affirmer qu’adhérer à l’Union est l’objectif d’Ankara.

Le maître du Bosphore semble donc entretenir le flou quant à ses véritables intentions. Le risque pour lui est de dévoiler son jeu dans lequel peu d’atouts sont présents. Son désir de devenir un acteur régional important a échoué. La guerre en Syrie l’oppose à l’Iran et la Russie de Poutine. Le “problème” kurde reste entier après une période d’espoir pourtant. Les 30 millions Alévis de Turquie, musulmans hétérodoxes, s’opposent toujours à lui. Face à l’Union, il agite le spectre d’ouvrir sa frontière pour laisser se “déverser” des centaines de milliers de réfugiés en direction de la Bulgarie sinon de la Grèce.

Les problèmes s’accumulent donc et surtout, Erdoğan ne semble pas en mesure de les solutionner. Pour seule réponse, il s’est dorénavant décidé à s’agiter et à user de la provocation. Erdoğan devrait surtout s’atteler à assurer à son pays un développement efficace et harmonieux. Si la Turquie apparaît être un bon élève de l’OCDE, elle reste malgré tout fragile et la situation régionale peut rapidement impacter ses activités économiques.

 

Lien utile: les critères d’adhésion