Iran: émergence d’une république islamique

Iran - Khomeini

Avec les élections en Iran, le pays de feu Khomeiny a enclenché un processus d’apparence démocratique. Suite à la lente normalisation des relations avec la République islamique, l’Europe s’intéresse à nouveau au “régime des mollahs” comme terre de conquête économique. Cet article brosse la manière dont le chiisme est parvenu à engendrer à une révolution “islamique”. Comment le chiisme duodécimain d’une position quiétiste est parvenu à engendrer une république qualifiée de théocratique?

La succession à Mohammed

Le chiisme est la seconde branche la plus répandue de l’Islam, loin derrière le sunnisme. À l’origine du schisme, apparaît la question de la succession du prophète. Qui devait se trouver à la tête de la communauté, Mohammed disparu? Pour les Chiites (ou plus précisément, ceux qui seront par la suite ainsi dénommés), la fonction suprême devait revenir à Ali, gendre du prophète. Ce dernier l’aurait annoncé à l’époux de sa fille, Fatima. Son beau-fils devait ainsi devenir le légat du Prophète.

En effet, Mohammed aurait transmis une lecture ésotérique de la Révélation à son gendre, responsable à son tour de la transmettre aux croyants. Le Prophète éteint, la société musulmane se déchira. La question de sa succession divisa les fidèles. Les partisans d’Ali réclamaient de voir ce dernier être nommé à la tête de la communauté. Leurs adversaires refusaient de croire le gendre du Prophète dépositaire d’une lecture ésotérique du Coran. De fait, ils excluaient que Mohammed avait promis la fonction suprême à son gendre. Les opposants à Ali finirent par imposer leur vue. Une élection fut décidée pour nommer le prochain Commandeur des croyants. Abou Bakr, de l’influente tribu Quraych, remporta la majorité des suffrages. Le tribalisme condamné par le Prophète sortit ainsi renforcé: les plus puissants s’accaparaient le pouvoir!

La naissance de chiisme

Pour autant, Ali parvint à se faire reconnaître quatrième calife. Comme ses deux prédécesseurs, il fut assassiné. Ses meurtriers appartenaient aux kharidjites, branche dissidente de l’Islam refusant de départager les deux clans. Son assassinat marqua la fin des Califes élus avec la mise en place d’un système héréditaire. Pour les partisans d’Ali, qui allaient donc être dénommés chiites, il serait considéré comme le premier Imam d’une lignée de douze. La confrontation entre partisans d’une lecture ésotérique et ceux d’une simple lecture exotérique du Coran se poursuivit. À la mort d’Ali, son fils Hassan fut investi comme second Imam et continua la lutte. Après sa capitulation face aux Omeyyades, ce fut à son frère Hussein de mener le combat. Et à la mort d’Hassan, Hussein hérita du titre d’Iman, troisièmes du nom.

Pour assoir définitivement son pouvoir, le calife Omeyyade Yazīd Ier décida d’éliminer le petit-fils du Prophète. La confrontation se déroula à Karbala, devenu un haut lieu de pèlerinage chiite. Les troupes omeyyades en grand nombre massacrèrent Hussein et la poignée de combattants qui l’accompagnait. Après la défaite de Karbala, les partisans d’Ali décidèrent de ne plus participer au pouvoir: Dieu seul décide de la victoire et du moment de celle-ci!

La Grande occultation

Ainsi les descendants de Fatima, fille du Prophète, héritèrent du titre d’Imam. Le douzième et dernier d’entre eux pour les duodécimain, Muhammad al-Mahdi, menacé par le pouvoir abbasside, vivait reclus. Dissimulé dans un lieu secret, il communiquait par l’intermédiaire de messagers. En 941, al-Mahdi annonça ne plus avoir de représentants sur terre. La communication s’interrompit. La Grande occultation débutait. Le douzième Imam réapparaîtra seulement à la Fin des Temps, suite à une guerre effroyable contre le Mal dont il sortira vainqueur.

La rationalisation des Bouyides

Cinq années avant l’Occultation majeure, les Bouyides chiites s’emparèrent de Bagdad. La pensée aristotélicienne s’imposa et le chiisme fut porté par un vaste mouvement rationaliste. Le douzième Imam occulté, la place de commandeur était donc “vacante”. Pour palier à ce manque, les docteurs de la Loi s’allièrent aux juristes-théologiens, appuyés par les Bouyides. Ce mouvement de rationalisation visait à débarrasser la religion de ses traditions saugrenues.

Le pouvoir juste et injuste

Pour autant, si le Mahdi est la seule autorité légitime, la question du pouvoir, illégitime par définition, se posait. Al-Moufid établit une distinction cruciale entre le pouvoir juste et injuste. Vivant à Bagdad, il considéra le pouvoir bouyide juste car prêt à remettre l’autorité au Mahdi dans l’éventualité de son retour. L’idée se forgea qu’il était impossible de croire Dieu capable d’abandonner les hommes à l’injustice. Le gouvernement fut donc décrété juste. Malgré l’Occultation, il était bel et bien possible de diriger les hommes et les femmes.

Avec la disparition du pouvoir chiite légitime, les docteurs de la Loi renforcèrent leur position. Les croyants se remettaient à eux afin de résoudre leurs problèmes. Un appareil religieux se développa ainsi, soutenu par l’état. Et petit à petit, cette classe obtient de fait des privilèges de l’Imam occulté.

Chiisme, religion d’état

Au 16ème siècle, la dynastie perse des Safavides éleva le chiisme au rang de religion d’état. Le politique et le religieux avaient toujours besoin de l’un et de l’autre comme signe extérieur de reconnaissance. Leur légitimité respective dépendait du soutien explicite de la partie adverse. Ils ne se mêlèrent donc pas et fusionnèrent moins encore. Ils restèrent séparés, avec une distance suffisante pour éviter toute équivoque quant à une collusion possible. Pour le clergé, le pouvoir politique délégué par l’Imam était sous la surveillance des religieux.

De la fin du 18ème au début du 20ème, la dynastie des Qâjârs s’empara du pouvoir en Perse. Au 19ème, s’imposa une idée nouvelle. Les juristes exerçaient un pouvoir délégué par l’Imam occulté dans la cadre de l’itjihâd, l’exercice d’interprétation des textes. Cette vision poussa a’Lamiyyat a imaginé une conception nouvelle de la “source d’imitation par excellence”. L’incarnation de celle-ci était le mujtahid, le plus savant de tous, le “maître de l’itjihâd”.

L’anti-impérialisme du clergé chiite

Lentement, le chiisme s’est donc créé un espace où le religieux allait pouvoir un jour empiéter sur le politique. Et c’est ce qui se produisit au moment où le chah de Perse, Nasser-al-Din Shah, décida d’offrir à Imperial Tobacco le monopole du tabac de son pays. Les dépenses somptuaires de chah avaient mis à mal les finances de l’état et les coffres devaient être remplis. Face à cette décision, le peuple entra en résistance. De leur côté, les oulémas dénoncèrent l’impérialisme britannique. Sous l’influence d’al-Afghani, le Grand Ayatollah Mirza Shirazi édicta un interdit contre la consommation de tabac à Samarra. A travers cet acte, l’action de la classe religieuse pénétrait la sphère du pouvoir politique.

L’origine de la Révolution en Iran

Pressé par Kennedy afin de calmer le mécontentement du peuple, Mohammad Rezâ entreprit une série de réformes en Iran. Celles-ci mobilisèrent le clergé iranien qui fit entendre sa voix. A ses yeux, l’Iran tendait vers une sécularisation occidentale opposée à l’islam. Pire encore, pour calmer le peuple, le chah désirait distribuer les terres aux agriculteurs. Il allait ainsi priver le clergé des taxes foncières qu’il collectait ! Or, ces revenus représentaient le garant de l’indépendance du clergé vis-à-vis du pouvoir. Khomeiny en profita pour lancer la contestation, prenant appui sur le bas-clergé et des étudiants. Malgré son exil forcé, ses condamnations envers la monarchie en place se démultiplièrent. Jugée anti-coranique, le monarque en place en Iran devait disparaître! Khomeiny lançait là une attaque frontale contre le chah. Mais surtout, sa position était révolutionnaire ! Il n’était plus question d’une quelconque délégation de l’autorité au souverain ! La société islamique oblige l’état à s’islamiser.

Khomeiny, le révolutionnaire

Avant tout, Khomeiny fut un révolutionnaire désireux de voir la religion capable de résoudre les problèmes posés par le monde contemporain. Alors que durant des siècles l’islam chiite avait prôné le quiétisme, il décida de passer outre pour renverser le pouvoir. La savant équilibre entre politique d’une part et religieux d’autre part fut définitivement aboli. D’une certaine manière, il poussa à un extrême jamais atteint la lente réflexion qui avait vu le jour dans le monde chiite. Khomeiny est l’inventeur du concept maintenant connu du “règne du juriste théologien”, représentant du Mahdi. Le juriste théologien règne donc mais sans représenter le clergé car supérieur à toute chose, y compris au clergé. Khomeiny, islamiste, s’opposait d’ailleurs ouvertement à l’institution cléricale. À ses yeux, cette dernière était le fruit de la coutume contre laquelle il était en désaccord complet.

À quelques exceptions, Khomeiny n’obtint donc pas l’appui du haut-clergé chiite resté conservateur, qu’il soit en Iran, en Irak ou au Liban. En outre, Khomeiny s’éloigna du corpus religieux, n’hésitant pas à s’opposer à la tradition chiite. L’exemple le plus connu fut sa décision de voir survivre un décret à la mort du mujtahid qui l’a proclamé. La tradition chiite s’y opposait afin de voir le monde chiite conserver une classe toujours neuve de docteurs de la Loi, capables d’émettre des avis nouveaux.

Le tiers-monde et l’influence marxiste

Enfin, pour terminer ce court descriptif, il n’est pas intéressant de rappeler que Khomeiny appartenait au camp des tiers-mondistes. Influencé par le marxisme comme de nombreux islamistes, il n’hésitait pas à privilégier le tiers-monde au détriment du rassemblement de la communauté de croyants. Sa terminologie, bien qu’islamique, empruntait ses concepts au marxisme. La répression qui eut lieu en Iran après sa prise de pouvoir s’approchait elle aussi des pratiques bolchéviques. Au cœur du discours de Khomeiny, se trouvait la lutte des classes avec la volonté de mettre fin à l’oppression des plus défavorisés. Pour autant, il ne renouvela pas l’ordre social, malgré l’espoir des communistes d’Iran qui crurent un temps pouvoir utiliser Khomeiny en vue d’atteindre leurs objectifs.

 

À lire: “Qu’est-ce que le shî’isme?” de Christian Jambet , Mohammad Ali Amir-Moezzi