Victoire pour Erdoğan. La Turquie face à un avenir incertain après le référendum.

Supporters d'Erdogan

La Turquie a voté et la victoire d’Erdoğan est étriquée. Il s’agit de l’enseignement majeur du “oui” à sa proposition de doter le pays d’une nouvelle constitution. Le résultat met surtout en évidence un pays plus divisé que jamais et il est improbable qu’Erdoğan désire rassembler son peuple. Le raïs est euphorique alors qu’à l’inverse, l’horizon n’est pas aussi dégagé qu’il l’imagine. Après avoir échoué à établir une politique de voisinage harmonieuse, Erdoğan ne semble pas avoir conscience des défis économiques auxquels son pays est confronté. La croissance turque repose en trop grande partie sur une demande intérieure “boostée” artificiellement. Les entreprises turques sont quant à elles endettées à un niveau jugé inquiétant par l’OCDE. Enfin, ses relations avec l’Union ont pris ces dernières années un virage qui n’augure rien de bon pour le futur. Erdoğan semble là aussi ne pas réaliser l’importance de l’UE pour l’avenir économique de son pays. À force de s’opposer à tout le monde, la Turquie court le risque de s’isoler à outrance.

Une victoire digne d’une défaite

Malgré l’appui massif des grands médias et le soutien de l’appareil d’état et de l’AKP, la victoire d’Erdoğan est médiocre. Avec de tels moyens de propagande à son service, de quelle manière le “roi du Bosphore” a-t-il réussi à emporter aussi peu de soutien? Comme d’habitude, même si ce fut serré, Istanbul et Ankara ont voté “non”. Si elles sont les villes les plus occidentalisées de Turquie, elles accueillent aussi une large population d’Alévis, non reconnu par le pouvoir. Ce résultat était donc prévisible. Mais qu’est-ce qui explique le trop court succès du président? L’analyse détaillée des résultats dans les semaines à venir permettront peut-être d’en apprendre d’avantage. Car malgré les moyens mis en place, le raïs semble ne pas avoir réussi à convaincre une large part de la population turque qui d’habitude le soutient les yeux fermés. Ceci pourrait être annonciateur de turbulences futures. Mais ceci est surtout le plus grand enseignement de vote: Erdoğan ne semble plus être capable de mobiliser les foules avec une même ampleur qu’autrefois.

Erdoğan crie victoire et mènera ses réformes constitutionnelles pour transformer le pays et le modeler selon ses desseins. La Turquie va connaître ce que certains nomment une “hyper-présidence”. Les tendances autoritaires du président turc s’affirment avec le temps. Il s’agit d’un mouvement malheureusement perceptible à travers d’autres exemples. Plusieurs leaders actuels apparaissent vouloir affaiblir la démocratie, à l’image de Viktor Orban en Europe. Le raïs semble ainsi continuer sa course droit devant lui à un rythme effréné. Le doute ne semble pas l’assaillir. Pour autant, l’avenir de la Turquie n’est peut-être pas aussi rose qu’il l’imagine.

Un pays plus divisé que jamais

Pour régner, Erdoğan bâtit son château sur les divisions parfois profondes de la société turque. Il joue d’abord avec l’opposition entre Trucs et Kurdes. Ensuite, il se pose en défenseur d’un sunnisme se confondant de plus en plus avec le fondamentalisme face aux hétérodoxes, les Alévis ou les Bektachis représentant entre 20% et 30% de la population du pays. Enfin, il prône un repli sur la tradition face aux partisans appelant à poursuivre l’ouverture sur la modernité. Suite au référendum, Erdoğan aura deux solutions. Soit il prônera le rassemblement, soit il continuera à s’appuyer une nation fracturée où les clivages apparaissent se renforcer. La première option est la plus sage mais la moins probable.

L’échec en politique extérieure au Moyen-Orient

Dans les premières années de son “règne”, Erdoğan affichait de grandes ambitions dans le domaine des affaires extérieures. Mais au final, force est de constater l’échec de sa politique de bon voisinage. La gestion des révolutions arabes a été catastrophique. La politique turque en Syrie a rendu Ankara suspecte aux yeux de ses alliés occidentaux. Opposé à Bachar el-Assad, Erdoğan n’a cessé d’appuyer les sunnites, y compris les plus extrêmes. De cette manière, il s’est opposé à la Russie et à l’Iran shï’ite, cette dernière en quête de recouvrer sa place dans la région.

En Égypte, Erdoğan n’a jamais caché son soutien aux Frères musulmans. La réconciliation avec al-Sissi semble ainsi plus éloignée que jamais. Au moment de la tentative de putsch de l’armée turque en juillet 2016, les Égyptiens n’avaient pas dissimulé leur espoir d’être débarrassés du leader de l’AKP. Seule exception prenant la forme d’un rapprochement après des tensions: l’amélioration des relations entre la République turque et Israël. Après des années de brouille depuis l’assaut israélien contre la flottille turque dépêchée vers Gaza en 2010, Erdoğan a décidé d’enterrer la hache de guerre avec Tel-Aviv.

Par ses discours ou ses attitudes, Erdoğan aime à rappeler le souvenir passé de l’Empire ottoman. Ce n’est pas sans nostalgie qu’il songe à la grandeur et à la puissance que la Sublime Porte avait atteint. Mais c’est aussi oublié comme aujourd’hui encore, la domination turque sur le monde arabe durant des siècles conserve un goût amer chez ses voisins. Désirer se réconcilier sur une base aussi discutable est étrange et certainement improductif.

Erdoğan et l’Union

Avec l’Europe, Erdoğan apparaît incapable d’instaurer les relations de confiance qui sont pourtant nécessaires aux deux parties. Toujours versé dans l’excès, il menace, voire invective. L’apparente bonne santé économique turque semble lui donner des ailes. Le paradoxe est que l’Europe permet au pays d’attirer des capitaux grâce à la politique quantitative de la BCE. À partir de la fin des années 2000, la Turquie a décidé de se passer des échanges économiques de l’Union pour se tourner vers le Moyen-Orient. Exprimez autrement, Ankara désire tourner le dos à une puissance commerciale représentant 22% du PIB mondial pour se recentrer sur une série de pays caractérisés par des économies peu développées. À l’heure actuelle, et encore pour longtemps, la Turquie est incapable de fournir des biens ou des services à haute valeur ajoutée. On peut s’interroger sur cette stratégie mais surtout, les conséquences sur l’économie turque risquent d’être désastreuses.

Une économie toujours fragile et endettée

Erdoğan surfe donc sur le développement de la classe moyenne grâce à une croissance économique honnête. Il s’appuie aussi sur de nouveaux industriels ayant profité de sa politique économique libérale. Si le pays a démontré une certaine résilience sur le plan économique, le président truc aurait tort de s’enflammer à outrance. L’économie turque connait toujours de grandes faiblesses. Dans son dernier rapport, l’OCDE souligne le danger d’une croissance reposant sur une demande intérieure financée par des capitaux extérieurs, c’est-à-dire par un endettement massif. Au final, le déficit extérieur s’est accru d’une manière inquiétante. La Turquie dépend ainsi d’une manière exagérée du bon vouloir des investisseurs extérieurs. En outre, la dette des entreprises turques est supérieure à leurs fonds propres. Et malgré des progrès, la Turquie ne parvient toujours pas à intégrer la chaîne de valeur mondiale à un rythme suffisamment rapide. L’économie connait ainsi un fort déséquilibre capable de dérouter les investisseurs.

Lien utile: Rapport de l’OCDE