L’Union européenne éloigne-t-elle les “peuples” ?

Le 25 mars 1957, le Traité de Rome instituant la Communauté économique européenne est signé. Dans son préambule, il est spécifié que l’objectif est d’« établir les fondements d’une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ». Avec le Brexit, le citoyen européen peut s’interroger si le but a été atteint. Suite à un référendum, le Royaume-Uni a marqué son désir de quitter l’UE. Le rapprochement désiré semble donc battre de l’aile. Car paradoxalement, l’Union tend à revitaliser un certain nationalisme banni dans l’après-guerre.

Le Royaume-Uni et le désamour pour l’Europe

Il est de notoriété que Londres n’a jamais marqué un enthousiasme sans faille dans son appartenance à l’Union. “Un pied dedans, un pied dehors” fut l’expression la plus répétée pour définir sa position. Après des décennies de tergiversations, le peuple britannique a au final décidé de larguer les amarres. Au regard de l’histoire entre la Grande-Bretagne et l’Europe, le résultat est-il si surprenant ? Les bulletins de vote dépouillés, la stupeur chez les partenaires européens était-elle justifiée? Non. Si il n’existait aucune certitude quant au “non”, celui-ci était malgré tout loin d’être improbable.

Dès l’adhésion du Royaume-Uni, “L’union sans cesse plus étroite” avait posé un problème de conscience chez de nombreux Britanniques. Deux ans à peine après son entrée au sein de la CEE, un premier référendum fut d’ailleurs organisé. Le “maintien” remporta les suffrages avec un peu plus de 67% des votes exprimés en 1975. Il faut souligner qu’à l’époque, la Grande-Bretagne souffrait de son isolement. Ce-dernier se répercutait sur son économie, plongée en plein marasme depuis de nombreuses années. Son entrée au sein de la CEE visait à lui offrir davantage d’opportunités de (re)dévelopement. Pour autant, une suite ininterrompue de prises de position émanant du monde politique britannique continua de mettre en cause l’appartenance du pays à l’Europe. Pour tenter de calmer leur turbulent partenaire, les autres pays membres ont toujours adopté une même stratégie. Celle-ci consistait à accorder des “dérogations”. Et malgré ce geste répété, rien n’y a fait !

Londres ou le contre-exemple?

Comme il est facile de le constater, le cas britannique est particulier. Son départ ne doit pas étonné. Choisir Londres comme exemple phare de l’échec de l’objectif précisé dans le préambule du Traité de Rome n’est dès lors pas le plus pertinent. Le Royaume-Uni est entré dans la CEE en hésitant pour au final, demander une sortie de l’UE une quarantaine d’années plus tard. Affirmer qu’il s’agit du début de la fin pour l’Union serait fausser l’analyse.

La réussite économique accélère-t-elle le retour des nationalismes?
Ça serait un paradoxe ! Pour une Union devant tisser des liens économiques entre ses membres, il serait absurde de voir ses meilleurs élèves se transformer en ardents contre-exemples de sa volonté de rassemblement. Or, bien souvent, cela paraît pourtant être le cas. Les différences entre niveaux de développement tendent à créer des tensions entre pays et au sein des pays mêmes. La faute en incombe à une absence de convergence, tant aux niveaux régionaux que nationaux.

Au sein même de plusieurs pays, il est possible de constater l’émergence d’un désir d’autonomie de la part de régions à l’économie “fleurissante”. Par comparaison au reste du territoire, celles-ci jugent dès lors être la victime du système. Contribuant d’avantage à la richesse nationale, elles marquent leur désaccord pour continuer à financer les régions plus pauvres via des transferts. On décèle à ce niveau, mais à une échelle locale, la même problématique existant à l’échelle de l’Europe entière. Les nations riches rechignent à financer ou à venir en aide aux pays les plus pauvres. Au niveau individuel, on constate d’ailleurs un phénomène identique. De nombreux individus aisés (ou qui s’imaginent l’être), apprécient peu de devoir financer des politiques publiques venant en aide au moins favorisés.

Catalogne, Italie du Nord, Flandre …

Les régions ayant le plus bénéficiées de la croissance économique et de la réussite de l’UE usent dorénavant de l’argument économique. Grâce à lui, elles exigent davantage d’indépendance, voir réclament cette-dernière purement et simplement. Ceci est d’autant plus étrange qu’un bon nombre d’entre elles ont, en leur temps, bénéficiées d’une aide parfois massive versée par l’Europe et financée par les plus riches. La réussite économique apparaît ainsi se retourner contre le désir d’unir les peuples toujours plus étroitement. Une fois la richesse acquise, le retard de développement en grande partie ou totalement effacé, l’envie d’émancipation devient irrésistible. Le refus d’un partage la richesse créée s’oppose alors frontalement avec la nécessité de soutenir les économies les plus faibles en vue d’accroître davantage la richesse globale de l’Europe à moyen ou long terme.

Riches vs. pauvres

On décèle cette même tentation de la part des économies les plus florissantes d’Europe à venir soutenir les moins nanties. Les transferts au sein de l’UE sont faibles, au contraire de ce qu’un grand nombre pense. Aux États-Unis, le budget fédéral ventile de bien plus grands montants entre les états en vue de soutenir ceux qui bénéficient le moins de la politique commerciale américaine ou de la situation économique actuelle.

Les économies du Nord et de l’Ouest rechignent souvent à venir en aide aux économies les plus faibles de l’Union. L’Allemagne hésite ainsi à aider la Grèce au maximum et exige des “sacrifices” au coup social conséquent. Pour autant, Berlin était heureuse de voir les Grecs s’endetter lourdement en vue d’acquérir des biens ou services allemands avant que n’éclate la crise de 2007.

Ouest vs. Est

Avec l’ouverture vers l’Est, l’Ouest fut devant l’obligation de venir en aide aux anciens pays du Pacte de Varsovie. Malgré tout, l’argent ne coula pas à flot et ne coule toujours pas. Des régions entières connaissent encore une pauvreté record. Ce n’est pas un hasard que certains citoyens de l’Est tentent leur chance à l’Ouest. L’UE a également préféré voir l’argent privé, via des investissements directs, soutenir les économies des nouveaux entrants. L’effet pervers fut de tuer dans l’œuf tout envie de ces pays de créer une industrie nationale capable de concurrencer celle de l’Europe historique.

Une réussite inégale, ennemie de l’Europe?

La question peut donc être posée. La réussite économique visée par l’Union ne contient-elle pas le germe de sa dislocation? Du moins, ne risque-t-elle pas d’accroître les tensions entre pays ou régions et d’alimenter les débats? Comme souvent dans ce domaine, le problème se situe au niveau du manque de convergence. Les économies ne confluent toujours pas à un rythme suffisant. Autre paradoxe, le Brexit pourrait offrir dans les mois et années à venir l’occasion pour l’Europe d’enfin s’atteler à surmonter cet obstacle. L’espoir est de voir dans le “No”, l’étincelle capable de donner naissance à une prise de conscience.

L’objectif au sein de l’Union n’est pas de voir des économies surperformer et d’autres sous-performer. Le but doit être de voir les pays converger, certes à des rythmes différenciés mais à un rythme suffisamment soutenu. Plus les niveaux de développement s’égalisent par le haut, plus l’Europe se consolidera.

Le signale du référendum pour le Brexit

Dans le cas où le Brexit ne se réalise pas (théorie que j’expose dans un précédent article: “Le Brexit deviendra-t-il effectif?“) ou s’il se réalise, cette (non-)réalisation devra donc servir à renforcer la cohésion. Elle devra servir comme signal d’alarme au regard d’une Europe aveuglée par une sorte d’idéalisme économique où existerait une sorte de convergence miraculeuse et automatique de grande ampleur. Or, cette dernière n’existe pas. En d’autres termes, il existe en Europe une volonté de bâtir une union sur des fondations trop peu solides pour soutenir le poids de la construction.