La “flexibilité” affaiblit-elle l’Europe?

Voici plusieurs semaines, Jean-Claude Juncker fut l’invité d’une conférence à laquelle j’ai assisté à Bruxelles. D’emblée, le Président de la Commission souligna qu’à travers une série de rencontres, les citoyens européens lui avait réclamé du “social”. Est-ce si étonnant? Est-il si curieux de voir les Européens avoir l’espoir de retrouver de la sécurité en vue de mener une vie paisible? Est-il étrange de les entendre espérer une certaine quiétude afin de planifier leurs existences et celles de leurs enfants? Le problème réside dans le fait de voir l’Union, depuis des décennies, envoyer de mauvais signaux à la population.

L’Europe “sociale”

Les fonds baptismaux de l’Union sont économiques. Pour les “pères fondateurs”, la recette était simple. Il s’agissait d’un mouvement positif, une série d’engrenages s’entraînant les uns les autres. Par une économie forte, en expansion, le social devait suivre mécaniquement. Au centre de cette logique, existait un principe fondamental: le bien-être était le but de l’économie. La Seconde guerre mondiale avait été terrible et offrir une certaine quiétude et du confort aux peuples était l’objectif.

Avec une économie au service des citoyens, il était dès lors possible de bâtir un état social et les différentes protections qui lui sont associées. Par la construction de sociétés où la redistribution était le pilier central, la paix sociale était acquise. En parallèle, existait l’espoir de voir les peuples se rapprocher les uns des autres, ce qui n’est pas évident comme je l’ai souligné dans un article précédent (L’Union europénne éloigne-t-elle les peuples?).

Un rempart contre l’extérieur

Pour parvenir à l’objectif assigné, l’Europe devait construire une forteresse en vue de protéger ses citoyens du dumping pratiqué à l’extérieur. Mais les décideurs politiques adoptèrent une stratégie nouvelle au tournant des années 1980. Pour relancer l’Europe, ils jugèrent qu’il était nécessaire de faire table rase du passé. Les pratiques de dumping jugées autrefois détestables furent considérées être la solution à tous les maux. Les citoyens ne devaient plus être protégés car la mesure était contreproductive. La stratégie fut donc l’exact opposé de celle préconisée du temps du Traité de Rome. En introduisant le dumping au cœur même de l’édifice, les Européens se retrouvèrent opposés les uns aux autres. Outre le résultat social, qui sera abordé plus loin, cela complique la tâche d’une Union censée unifier le continent. Car avec le dumping, les tensions entre états membres menacent la construction européenne (voir notamment: Salaires allemands: dévaluation interne & déloyauté).

Marché du travail avec les citoyens pour marchandise

Pour dynamiser l’Europe, il était devenu urgent de mener de larges réformes. Un concept nouveau est dès lors apparu: le marché du travail. Un marché particulier car le bien échangé est ni moins que les Européens, hommes et femmes. Or, les maux dont souffraient – et dont souffrent toujours – un grand nombre de pays de l’Union viendrait justement de ce marché bien trop rigide, aux règles bien trop nombreuses et trop protectrices. Cette trop large quantité de normes fut dès lors perçue comme l’obstacle majeur au manque de dynamisme de l’Europe. Le citoyen européen devient ainsi, malgré lui, la cible à abattre. Jouissant de trop de privilèges, il doit abandonner son confort. Dans le cas contraire, à force de s’obstiner à vouloir maintenir son bien-être, il perdrait tout. Car en en effet, pour promesse, il n’y a plus comme autrefois une perspective d’avenir meilleur. Il y a au mieux un statuquo. Mais le régression pointe, irrésistiblement.

Flexibilité !

Si la santé de l’Europe est mauvaise, la faute en incombe donc à un manque de flexibilité du marché du travail. Trop de normes freinent l’embauche pour différentes raisons. Les entreprises hésiteraient à engager du personnel de crainte d’avoir difficile à s’en séparer rapidement en cas de difficultés économiques. Cela offrirait aux employeurs la faculté d’ajuster à tout instant la quantité de main d’œuvre au regard du carnet de commandes.

Cet argument apparaît quelque peu étonnant. Il est en effet difficile d’imaginer l’embauche d’une ou de plusieurs personnes être le résultat d’un processus mené à la hâte. Il n’existerait donc aucune réflexion stratégique de la part des dirigeants des entreprises. À moins d’avouer qu’il y a chez les managers actuels une sorte de dilettantisme coupable qu’une règlementation plus laxiste permettrait de corriger … sur le dos des employés. Ce qui je l’espère est éloigné de la réalité!

Le contre-argument habituel est de vivre dans un monde où la visibilité est faible. Si les cycles se réduisent effectivement, cela ne touche pas l’entièreté de l’économie, notamment les services de proximité. De plus, de nombreuses entreprises rencontrent bien davantage de difficultés non du manque de visibilité mais par faute de mauvaises anticipations du marché dans lequel elles sont actives. Les erreurs sont davantage stratégiques et incombent aux dirigeants siégeant aux comités de direction. Intéressant à souligner, il y a quelques années, Bloomberg s’est penché sur la raison des faillites des entreprises. Parmi les dix causes principales, aucune ne souligne le manque de flexibilité du marché du travail comme origine du problème.

Flexibilité et pauvreté, l’association maudite?

L’amélioration de l’offre par le biais de la flexibilité du droit du travail fait couler beaucoup d’encre. Force est de constater que les avis sont partagés. Mais une chose est pourtant intéressante à rapporter. Certains économistes du FMI commencent à douter des avantages d’un assouplissement du droit de travail. Avec ce processus, le pouvoir de négociation des salariés s’affaiblit et les salaires tendent à diminuer. De ce fait, la consommation – dépendant des salaires – est mise sous pression. Or, la consommation est aujourd’hui le principal moteur de la croissance. Les experts du FMI ont ainsi mis en garde Berlin en mai 2017 sur le risque grandissant de voir les travailleurs allemands basculer sous le seuil de pauvreté. Ceci est interpellant car il s’agit d’un pays élevé au rang d’exemple pour sa prospérité et son excédent commercial.

Le problème de l’Allemagne est inquiétant. Car il s’agit de travailleurs actifs sur le point de sombrer dans la misère. Le problème a donc pour origine la redistribution de la prospérité créée au niveau national. Pour Berlin, se pose la question de l’allocation des marges de manœuvre offertes par l’excédent commercial. Selon le FMI, l’allocation actuelle ne répond pas aux attentes. L’organisme de Washington propose dès lors une augmentation des impôts sur les plus riches. Un allègement de la fiscalité sur les bas salaires est aussi conseillé.

Exemple de l’hyper-flexibilité au Royaume-Uni

Le Royaume-Uni se caractérise par le marché du travail le plus libéralisé d’Europe, avec l’Irlande. La flexibilité est devenu la norme et les emplois de mauvaise qualité et mal rémunérés sont aujourd’hui légion. De plus en plus de travailleurs en Grande-Bretagne sont ainsi obligés d’accepter des emplois précaires, souvent à temps-partiel, en les cumulant parfois. C’est l’une des raisons pour laquelle la productivité britannique s’effondre. L’implication des travailleurs souffrent de la flexibilité. La démotivation se mue en gangrène pour décrédibiliser l’image du Royaume.

On peut dès lors percevoir dans l’exemple britannique l’effet pervers d’une flexibilité sans cesse plus poussée. L’effet en devient presque délétère sur le plan économique. Une pression à la baisse sur les salaires d’un grand nombre tend à comprimer la demande intérieure. La consommation, principal vecteur de croissance, en pâtit aussitôt. En outre, la productivité souffre donc pour afficher un niveau indigne d’une nation désireuse de se présenter comme exemplaire aux yeux des investisseurs. Pire, elle décroche comparée à celles d’autres pays européens comme la France ou la Belgique. Ces deux tendances plombent la compétitivité de la Grande-Bretagne.

Niveaux de PIB par tête et de productivité (OCDE)
Niveaux de PIB par tête et de productivité 1970 – 2015 – USD, prix constants, PPA de 2010 – Source: OCDE
… Et vint le Brexit!

Comme chacun le sait, le Royaume-Uni a enclenché l’article 50 en vue de sortir de l’Union européenne. Cette action résulte du vote au référendum de juin 2016 où une majorité de Britanniques a marqué son désir de vouloir sortir de l’UE. Parmi les plus opposés au maintien de Londres dans l’Europe, figurent les classes sociales les moins aisées. Avec la mondialisation, elles se sentent de plus en plus fragilisées. Elles n’envisagent pas l’avenir avec optimisme. Rien dans ce qui est proposé semble leurs convenir et parvenir à améliorer leur sort. Un rejet était dès lors inévitable et dans ce cas aussi cela prit les analystes de court.

Les conditions de travail et le risque de pauvreté touchant les travailleurs ne sont pas étrangers au “OUT”. Ils participent activement au manque d’enthousiasme pour l’Europe. Elles se muent même, en Grande-Bretagne comme à ailleurs, au rejet pur et simple du projet de l’Union. Si une partie de l’élite britannique favorable au Brexit le fut afin de dérèglementer davantage, les travailleurs britanniques jettent un regard différent sur la situation. Au contraire, ils exigent des règles pour être favoriser, une sorte de “British first”, opposées à l’esprit du libéralisme économique.

Plus globalement, il est difficile d’imaginer les travailleurs européens être exaltés à l’idée de voir leur situation se précariser (exception: une minorité aux profils particuliers et en position pour négocier leurs rémunérations à la hausse). La perspective de créer des emplois ne peut plus les satisfaire si en contre partie, ils se sentent être sacrifiés. Sans maintien du bien-être – raison de l’économie – il est impossible d’obtenir l’adhésion des peuples. L’espoir d’un monde meilleur peut seul maintenir la motivation or, rien ou trop peu dans le discours des élites européennes au pouvoir ne va dans ce sens.

Économie et le citoyen-travailleur

À travers l’exemple du Brexit, il est par exemple possible de voir les limites du système. Le problème réside donc dans la relation entre l’économie et les citoyens européens. Le discours ambiant à Bruxelles tend à trop vouloir bâtir une économie compétitive en oubliant le volet “sécurité”. La flexibilité exigée par Londres a profondément fragilisé une grande masse de travailleurs. Elle apparait ne rien apporter d’autre qu’une précarité accrue sans espoir réel de lendemain meilleur. Cette perspective est dès lors, on le comprend, bien peu emballante pour les concernés.

Dès lors, les Britanniques ont décidé de claquer la porte à l’Union avec le risque d’emporter l’économie nationale dans une spirale négative. Ceci serait un comble pour les défenseurs du “tout flexibilité” également favorable au Brexit. L’effet de leurs mesures seraient ainsi totalement opposé à leurs espoirs. À la dynamique souhaitée viendrait en définitive se substituer l’inverse, un affaiblissement économique pouvant être durable.

Flexibilité ou l’arme du pauvre

La flexibilité tant vantée n’est pas la solution à tous les maux. Pire, elle apparait en provoquer de nouveaux aux effets délétères. Cette arme appartient surtout aux économies en développement. Peu avantagées au niveau de la productivité ou de l’investissement en capitale, la flexibilité de la main d’œuvre est l’un des seuls avantages pouvant être mis en avant pour séduire les investisseurs. L’inquiétant aujourd’hui est de voir des pays développés adopter cette stratégie. En lieu et place de bâtir des stratégies fondées sur la haute valeur ajoutée de leurs biens et services, ils préfèrent se concentrer sur la compétitivité “coût”, tout simplement. Or, l’économie européenne souffre davantage d’un manque d’investissement en recherche et développement. Les économies de demain seront celles capables de se projeter dans l’avenir et non de regarder le passé. Et dans cette lutte, la qualité des investissements en R&D et du niveau de vie des pays européens seront vitaux pour positionner l’Europe en tête de peloton. Une telle stratégie vise à attirer des investisseurs mais aussi, une main d’œuvre hautement qualifiée désireuse de profiter de la qualité de vie européenne.

Une Europe pour l’avenir

Pour relever le défi, il est obligatoire d’offrir aux peuples européens des perspectives d’avenir radieuses et non un futur fait de renonciations successives à leur bien-être. Si l’Europe veut continuer à servir d’exemple, elle se doit de démontrer qu’elle est capable de bâtir une économie compétitive sans renoncer au bien-être de ces citoyens. Dans le même sens, elle doit tout mettre en œuvre pour conserver ses “cerveaux” et non les pousser vers des horizons lointaines et plus radieux. Surtout, elle ne doit pas sacrifier ses hommes et ses femmes au profit d’une poignée, régulièrement domiciliés hors de l’Union, captant une part trop importante des richesses créées. Elle doit favoriser ses travailleurs en veillant sur eux tout en menant une politique capable de soutenir l’entrepreneuriat. Dans tous les cas, elle doit viser à ne pas sacrifier les uns au détriment de l’autre, ou inversement. Et soutenir l’entrepreneuriat passe obligatoirement par la mise à disposition d’une main d’œuvre efficace, productive et fidèle tout en mettant à disposition des infrastructures de qualité financées par tous en vue de favoriser l’activité économique et la croissance.