Politique extérieure: Union vs. États-Unis

Sur la scène internationale, l’Union européenne manque de présence. Sa politique extérieur est jugée inexistante. On oppose souvent l’Union aux États-Unis  capables de plus de cohérence dans ce domaine. Cette réalité, malgré les dernières avancées du traité de Lisbonne, souligne surtout les contextes dans lesquels les deux entités se sont formées. Les États-Unis sont le résultat de la première guerre de décolonisation. La nation s’est formée en rupture avec Londres par un recours aux armes. A l’inverse, l’Europe s’est bâtie sur les cendres de la seconde guerre mondiale. Une partie des ennemies d’hier durent se coaliser pour affronter un monde recomposé entre deux supers-puissantes.

L’indépendance des treize colonies

La guerre d’Indépendance américaine est avant tout un fait historique dans la mesure où il s’agit d’une première ! Jamais auparavant, des colonies ne s’étaient émancipées de la tutelle d’une métropole au point d’accéder au rang de nations autonomes. Face à l’arbitraire venu de Londres, face ensuite aux mercenaires russes ou allemands de l’armée britannique, les colonies se solidarisèrent afin de prendre leur destin en main. La situation était donc celle-ci: des colonies britanniques en opposition avec la “mère patrie” au point de rompre avec elle. Pour y parvenir, elles décidèrent de s’unir au sein d’une confédération en vue de coordonner leurs actions militaires et de favoriser le commercer entre elles.

Une défense commune face aux Britanniques

La coordination des actions armées dans la lutte contre Londres fit l’objet d’un accord. Une armée commune vit ainsi le jour sous l’autorité d’un nouveau Congrès et placée sous le commandement de Georges Washington. Les nouveaux états avaient compris qu’entreprendre des actions isolées auraient été contreproductif. Une série d’actions décidées d’un commun accord en vue de remporter la lutte était un impératif. Pour autant, des interprétations divergentes et l’incapacité des colonies à sortir d’une logique individuelle poussèrent l’armée au bord du gouffre à plusieurs occasions.

À travers cette courte présentation, on perçoit les éléments qui sous-tendirent la délégation de la défense au niveau supérieur. Avec la lutte armée qui les opposèrent aux Britanniques, aucun autre choix ne s’offrait aux colonies. De grès ou de force, pour une raison d’efficacité, elles remirent ce pouvoir entre les mains du nouveau Congrès. Leur survie en dépendait et l’indépendance désirée les y obligeait. Ce transfert doit se lire au regard du contexte historique particulier, celle de la situation américaine entre 1765 et 1783. Cette “mise sous tutelle” de leur force armée  est liée au nécessaire recours aux armes, un recours immédiat et direct.

Face aux colonies, l’adversaire était redoutable et la victoire n’était pas garantie. Pour sortir vainqueur, aucune autre alternative n’était possible. Quelle aurait été la situation si l’indépendance avait été acquise suite à un processus pacifique ? Si dès lors, aucune armée placée sous un commandement unifié n’aurait dû être levée pour lutter contre un ennemi commun comparé à un tyran ? Il est possible que dans ce cas, les nouveaux états auraient rechigné à voir leurs corps armées passer sous la tutelle fédérale.

La politique extérieure américaine

Il en alla évidemment de même pour les affaires étrangères, étroitement liées. Rapidement, l’indépendance acquise, les dirigeants américains firent l’amère constatation de leur impuissance en ce domaine. Sitôt signé le traité de Paris garantissant l’indépendance des nouveaux états, certains d’entre eux entamèrent des négociations directes avec des puissances étrangères. Dans le même temps, l’armée vainqueur des Britanniques fondait comme neige au soleil alors que les nouveaux états conservaient leurs troupes. Ceci violait les principes sous-tendant la Confédération. De plus, sans position commune, les négociateurs chargés de défendre les intérêts de la nouvelle nation étaient affaiblis lors de discussions avec des partenaires mieux organisés, tel l’Espagne. La défense de la jeune nation était en jeu. La sécurisation des côtes face à la piraterie imposait aussi une action commune mais dont l’organisation était difficile, chaque état conservant la mainmise sur sa marine.

La Constitution américaine succédant à la Confédération offrit la conduite des Armées au président, le Congrès en contre-pouvoir. Ce principe de contre-pouvoir découlait de la crainte des Pères fondateurs de voir s’instaurer un pouvoir tyrannique, à l’image de ce qui selon eux existait en Grande-Bretagne. Quant aux affaires étrangères, la Constitution n’apporte pas beaucoup d’éléments, outre le commandement militaire offert au président. C’est avec le temps que la pratique et l’interprétation juridique amenèrent le président à jouer un rôle de premier ordre dans ce domaine. Les états composant l’union déléguaient ainsi, de facto, leurs capacités de négociations avec l’extérieur au niveau fédéral.

L’Europe Vs les États-Unis

Au contraire des États-Unis, la Communauté européenne ne résulte pas d’une lutte pour une  indépendance quelconque. L’Europe est née dans une logique “post-war” où les initiateurs du projet désiraient conforter la paix entre des nations s’étant trop souvent confrontées. L’arrière-plan diverge donc fondamentalement de celui qui vit naître les États-Unis. Les treize colonies visaient à se rassembler pour lutter contre un ennemi commun et avec lequel elles désiraient rompre par les armes.

L’Europe au contraire rassemblait six pays sortant d’une guerre fratricide et meurtrière. D’un côté, la France et les pays du Benelux avaient été les victimes du conflit. De l’autre, l’Allemagne et l’Italie avaient été les initiatrices. L’objectif était donc de réconcilier des nations sortant d’une lutte les ayant opposés avec une férocité rare.

Leur indépendance actée, les États-Unis durent prendre place dans un monde où fondamentalement, les équilibres restaient inchangés. Malgré sa défaite, la Grande-Bretagne conservait sa puissance, en particulier grâce à sa marine. La France et l’Espagne jouaient elles aussi un rôle de premier plan, bien qu’en retrait par rapport à Londres. Petite à petit, les deux pays allaient se retirer du continent américain et leurs pertes territoriales allient revenir en partie aux États-Unis.

L’émergence d’un nouveau monde

Le paysage dans lequel émergea l’Europe d’après 1945 fut au contraire en rupture avec ce qui prévalait avant le début du conflit. Les États-Unis s’affirmèrent définitivement comme grande puissance au détriment de la Grande-Bretagne déjà amoindrie par le premier conflit mondial et la crise de 1929. Ce fut ensuite la perte définitive des empires coloniaux européens. Enfin, la victoire de l’Armée rouge à l’Est du continent et la mainmise soviétique sur l’Europe centrale bouleversaient les équilibres. L’Europe de l’Ouest devait s’organiser en vue d’une confrontation possible avec un nouvel ennemi mais allier d’hier pour certains.

L’Europe se bâtit donc sur un ensemble de contradictions. D’une part, une union était nécessaire mais la confrontation entre nations interdisait l’esprit de corps nécessaire. Chacun désirait se reconstruire et recouvrer ses racines tout en tournant la page. En outre, les conflits coloniaux compliquèrent la donne d’un commandement commun sur des armées dont certains contingents étaient impliqués dans des guerres menées dans l’espoir de maintenir l’ancien ordre établi.

D’autre part, les États-Unis dominaient le monde occidental, tant d’un point de vue économique que militaire. Pour certains en Europe, en particulier pour les Britanniques, cette réalité était difficile à accepter. Sur le plan industriel, l’après-guerre laissa une Europe fracturée. L’industrie des pays occupés était vieillissante faute d’investissements. Celle de l’Allemagne était en partie détruite mais moderne. De plus, elle profitait d’une main-d’œuvre qualifiée et des effets positifs des opérations de concentration imposées par les nazis.

Tant dans le domaine militaire qu’économique, le “chacun pour soi” fut de mise. La Communauté de défense ne vit jamais le jour, les parlementaires français s’y opposant. Une association était envisageable mais  presque à “minima”: s’unir mais à condition de garder la main sur son armée et sa politique étrangère. Sur le plan économique, des avancées furent possibles mais des marges de manœuvre devaient être garanties. Pour autant, le Royaume-Uni refusa de participer à l’aventure de la CEE, craignant un dumping allemand.

Fondamentalement, le modèle sur lequel fonctionnent les États-Unis est bel et bien fédéral. Et c’est une erreur de vouloir comparer l’Europe à cette construction née d’une guerre d’indépendance. L’Union européenne est  une association régionale, née des suites d’un conflit. Elle l’est en quelque sort le résultat imprévisible de la guerre. Chaque membre conserve un ensemble de prérogatives régaliennes sans être décidé à les céder. Un certain nombre d’efforts ont vu le jour afin d’apporter davantage de cohérence tant au niveau militaire que diplomatique. Mais les résultats sont bien maigres, malgré le traité de Lisbonne et les chapitres portant sur la politique extérieure de l’UE. Des tensions continuent d’exister et le climat actuel n’offre aucune garantie d’avancées futures et immédiates.