Le Brexit deviendra-t-il effectif?

Londres

Le Brexit deviendra-t-il une réalité ? En juin 2016, le peuple britannique a mandaté les dirigeants de Londres d’organiser la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Après l’activation de l’article 50 le 29 mars 2017, les deux parties ont deux ans pour conclure la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE. La date limite peut être prorogée après concertation. Pour autant, le Brexit sera-t-il effectif ? Dans cet article, je survole quelques raisons permettant de douter qu’un départ du Royaume-Uni de l’Union devienne un jour une réalité.

L’imbrication juridique

En quittant l’Europe, le Royaume-Uni rejette le cadre juridique de l’Europe. De ce fait, une série de dispositions légales cesseront d’être d’application sur le plan domestique. Le risque est alors de créer des vides juridiques dont les conséquences pourraient être dommageables. Pour minimiser ce problème, comme expliqué dans un article précédent, Londres a annoncé la Great Repeal Bill. Cette loi devrait permettre de transposer le droit de l’Union dans le cadre juridique britannique. Il sera ensuite possible pour le Royaume-Uni d’abroger les dispositifs jugés incompatibles et contraire à l’esprit du Brexit.

L’une des tâches les plus ardues qui s’annoncent sera dès lors de démêler les différents ordres juridiques dorénavant étroitement imbriqués. La solution de la Great Repeal Bill ne garantit pas de ne pas voir apparaitre des failles capables de jeter le trouble et préjudiciables pour le pays et ses concitoyens. Londres, fervente partisane d’un libéralisme économique quasi forcené et de la dérégulation se trouve dans une position quelque peu paradoxale. D’une part elle désire quitter un carcan trop oppressant et d’autre part, elle risque de devoir inventer une nouvelle série de règlementations en vue de clarifier la situation. En outre, ses entreprises exportatrices verront leurs activités se complexifier. Au sein de l’UE, son premier marché, elles se développèrent dans un univers légal commun et convergeant. Une fois à l’extérieur, cette situation sera inversée. Elles seront confrontés à des cadres règlementaires différents, jusqu’à pouvoir devenir divergeant, voire opposés.

Enfin, il n’est pas non plus inutile de rappeler qu’avec la Great Repeal Bill, un danger existe de voir les parlements régionaux britanniques s’opposer aux mesures de Londres. L’Écosse a déjà signifié qu’elle refusera de voir le gouvernement de Theresa May décider pour des domaines dont Édimbourg est responsable. Une crise de régime pourrait ainsi survenir au sein d’une Grande-Bretagne déjà fracturée entre des pouvoirs régionaux pro-Europe et une gouvernement central chargé de mener le Brexit à terme.

L’économie domestique

À l’heure actuelle, le Royaume-Uni semble résister à l’annonce du Brexit. Certains avaient pourtant annoncé le pire sitôt après le référendum. La Livre a certes dévalué mais dans une mesure moindre qu’attendu. Le principal soutien de l’économie est à chercher du côté de la consommation des ménages. Pour l’instant, les Britanniques semblent conserver un bon moral. C’est certainement positif pour le pays mais que feront-ils sitôt l’inquiétude s’installera ? Il est toujours difficile pour les individus d’imaginer la situation actuelle ne pas perdurer. Au final, chacun espère toujours que “tout s’arrangera”. Mais que se passera-t-il sitôt les négociations débutées et si le climat se dégrade, ce qui risque d’être rapidement le cas ? De quelle manière réagira le peuple britannique si les pourparlers s’enveniment ? Le risque est d’assister à des consommateurs soudain apeurés au point de freiner ou reporter leurs dépenses et d’augmenter leur épargne.

Aujourd’hui, le plus inquiétant est l’inflation et la baisse notable des investissements. À cela, il faut ajouter les problèmes structurels du Royaume-Uni. La productivité est devenue le maillon faible outre-manche, faute aux emplois de mauvaises qualités notamment. L’industrie britannique, à l’image du secteur automobile, dépend aussi fortement des investissements étrangers. En outre, la chaîne de valeurs mondiales est éclatée. Toujours pour l’automobile pour continuer sur le même exemple, près de 60% des composants alimentant les chaînes de montage au Royaume-Uni proviennent de l’extérieur.

Que se passera-t-il si une frontière ou des droits de douanes réapparaissent à nouveau ?  La pérennité de ces investissements dépend du résultat final. Il est très risqué pour Londres de parier sur un maintien, voire sur une accélération des investissements venus de l’étranger, malgré les baisses d’impôts promises. Un investisseur cherche de la rentabilité mais aussi de la stabilité. Or, les investisseurs ne sont pas les êtres objectifs que l’on imagine parfois. Ils ne diffèrent pas fondamentalement des consommateurs. Leurs comportements se caractérisent par une sur-réaction à l’actualité. À la moindre crainte, ils se précipiteront pour retirer leurs avoirs, dans la peur de trop y perdre.

Les accords commerciaux

Compétente dans le domaine du commerce extérieur, l’Union a négocié un grand nombre d’accords commerciaux entre elle et le reste du monde. Le Royaume-Uni devra tisser de nouvelles relations avec l’ensemble de ces partenaires. Cette tâche risque de prendre du temps. De plus, elle apparaitra en position de faiblesse, comme “demandeuse” isolée. Enfin, du fait de son départ de l’UE, Londres ne bénéficiera plus de la puissance de négociation de la Commission au sein de l’OMC. Elle se retrouvera ainsi affaiblie sur la scène internationale, comme détaillé dans l’un de mes articles.

La City dans l’après Brexit

Londres vise à donner à la City encore plus d’envergure. Au pire, il est certain qu’elle conservera sa position dominante en Europe encore un temps. Selon ce point de vue, chaque région du monde possède un centre financier: Hong-Kong pour l’Asie, New-York pour l’Amérique. Malgré tout, ce n’est pas aussi simple. Londres est un centre d’expertise incontestable dans le domaine financier. La ville répond à la définition de ce qu’est un “cluster”. Mais ne risque-t-elle pas de perdre en influence? Car l’Europe se définit par une construction originale.

La problématique des passeports financiers européens a été largement relayée par la presse. Ce système permet aux institutions londoniennes de proposer des produits financiers auprès de leurs clients dispersés sur le continent. Or, ces passeports sont liés au Marché Unique. Refuser ce dernier, les directives de l’UE et les décisions de la cours de justice de Luxembourg qui lui sont liées, c’est s’exclure du système.

Les clients continentaux de la City ne pourront plus être servis depuis Londres. Les organismes financiers devront dès lors ouvrir des sièges sur le continent pour continuer leurs affaires. Cela signifie dès lors de déplacer des emplois et les connaissances qui leurs sont associées. C’est le risque, à plus ou moins long terme, de voir un ou des centres concurrents naître dans l’UE. L’idéal, pour l’Union, serait de voir une ville concentrer les savoirs venus de Londres. Si Paris ou Francfort ne sont jamais parvenues à détrôner la City, la perte des passeports leurs offre soudain un avantage inespéré. Mais chacune tentera d’attirer un maximum de services et la concentration souhaitée risque de ne pas se réaliser. Cette opération risque donc de ne pas répondre à l’idéal espéré.

Le risque pour la capitale financière londonienne est donc au fil du temps de voir ses acquis et avantages disparaitre. Il serait faux d’imaginer les autres places financières de part le monde ne pas vouloir profiter d’une perte de puissance de Londres. New York peut viser le marché du Moyen-Orient, voire l’Afrique sur lesquels Londres domine. Du côté asiatique, malgré ses liens historiques avec le Royaume-Uni, Hong-Kong désire maximiser les avantages liés sa position. Les liens entre Londres et son ancien comptoir commercial sera maintenu. Mais lentement, le danger est de constater le savoir-faire anglais migrer vers l’Asie en vue de se mettre au service des nouvelles fortunes et industries de la région.

Conclusion

Jamais auparavant l’article 50 n’a été enclenché. Nous sommes donc dans l’inconnu car aucun “retour sur expérience” existe. Rien aujourd’hui ne permet de deviner la conclusion des négociations ni la forme qu’elles prendront. Malgré tout, il est simple de parier que les relations commerciales entre Londres et l’Union risquent d’être l’une des pierres d’achoppement majeures. Les relations commerciales avec le reste du monde resteront à définir. Londres a souvent souffert d’un complexe de supériorité. Son élite semble encore souffrir de l’esprit impérialiste britannique. Après la première et la seconde guerre mondiales, le Royaume-Uni était persuadé de recouvrir sa position dominante. Avec la fin des épopées coloniales, il crut pouvoir maintenir ses relations avec ses anciens territoires et mener une politique de “cavalier seul”. À chaque fois, cet état d’esprit a fait commettre à Londres des erreurs lourdes de conséquences.

Au regard de ces éléments, il devient évidemment qu’il n’est pas impossible de voir le Brexit avorter. À la vision d’une sortie “salvatrice” de l’UE, la réalité et ses difficultés apparaitront aux yeux des citoyens britanniques. De plus, que se passera-t-il si aucune majoritaire parlementaire ne sort des urnes après les élections anticipées? Cette perspective hypothèque encore plus la réussite des négociations. Le risque de voir l’opinion publique se retourner n’est pas non plus à minimiser, même si elle semble résignée. Les projets de réformes de la protection sociale agitent déjà la population, craintive d’y perdre.

 

Pour en savoir plus: Great Repeal Bill ou la transposition du droit de l’Union par Londres