Une Europe de la défense

Europe de la défense

L’Europe de la défense est une idée ancienne. Elle précéda celle du Marché commun. Certains pensent aujourd’hui qu’elle permettrait de relancer l’Europe pour insuffler une nouvelle dynamique. Pour autant, il existe aujourd’hui selon moi deux obstacles majeurs à la formation d’une défense européenne digne de ce nom. Le premier est l’inexistence d’une industrie de l’armement  transnationale capable d’imposer des standards technologiques. La raison est avant tout la survivance des nationalismes.  Le second problème est celui de l’absence d’une armée allemande digne de ce nom. Pour atteindre davantage de cohérence, pourquoi ne pas tenter une intégration par le haut ?

1950: l’idée de la Communauté européenne de défense (CED)

La fin de la seconde guerre mondiale marque le début d’un nouvel ordre planétaire. L’Est communiste s’oppose à l’Ouest capitaliste à travers l’affrontement de deux “superpuissances”: l’URSS et les États-Unis. Entre les conférences de Yalta et de Potsdam, Staline a transformé l’Europe de l’Est en une série d’états satellites devant servir de tampon à l’URSS. Une crainte sourde existe à l’Ouest, voir Staline renier ses engagements et lancer l’Armée Rouge à l’assaut de l’Ouest. En 1950, débute la guerre de Corée et la panique gagne les Occidentaux. À l’autre bout du monde, l’armée nord-coréenne armée par l’URSS envahit le sud du pays, soutenu par les États-Unis.  Les pays de l’Europe de l’Ouest sont persuadés d’une chose: une situation similaire peut dorénavant se répéter sur le continent. Un argument en faveur de cette vision est le rapport de force à l’avantage des Soviétiques.

1954: échec de la CED

L’Europe doit donc s’armer pour parer à toute éventualité. Mais un problème majeur apparaît: la France doit accepter le réarmement de l’Allemagne exigé par les Américains. Car face aux divisions blindées russes amassées à leurs portes, les Occidentaux ne peuvent pas tolérer une Allemagne impuissante. Mais si la France s’oppose fermement à voir sa voisine être en capacité d’entretenir une armée, elle est surtout épuisée. Les conséquences de la guerre se font toujours sentir. En outre, à peine sortie de sa lutte contre les nazis et de l’occupation, elle est engagée en Indochine dans un conflit meurtrier et ruineux.

La pression américaine a donc raison de Français affaiblis.  Le plan dit “Pleven”, premier ministre français, voit ainsi le jour. Il prévoit une armée européenne, un commandement unique et un ministre européen de la Défense.  En 1952, les six membres de la SECA s’accordent pour créer la Communauté européenne de défense, une organisation de type fédéraliste. Chaque pays est ensuite invité à ratifier l’accord.

En France, les anti-CED fourbissent leurs armes. Le nationalisme agite les esprits. La question coloniale transparaît. La crainte est de voir l’armée française échappée à la nation, malgré une clause stipulant la non-intégration des troupes coloniales dans le système. Cette perspective fait frémir une partie des élus français et l’opinion publique. En 1954, la CED tombe à l’eau. Pour l’histoire, le vote portant sur la ratification du traité par la France n’a même pas été mis à l’ordre du jour de l’Assemblée. Cette dernière s’est à peine prononcée sur une “question préalable” … qui a été rejetée: la discussion sur le texte n’a donc jamais été engagée !

Le traité de Bruxelles

L’avortement de la CED s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique modifié. Le premier fait marquant est la disparition de Staline en mars 1953 et l’arrivée de Nikita Khrouchtchev comme Premier secrétaire du Comité central. Ensuite, un terme est mis au conflit coréen. Un dégel relatif s’amorce donc malgré des futurs tensions, à l’image de la crise des missiles à Cuba. Pour autant, la question du réarmement allemand reste ouverte. Comme parvenir à voir l’Allemagne assurer une partie de sa défense?  En déterrant le traité de Bruxelles! Ratifié en 1948 par la France, les trois pays du Benelux et le Royaume-Uni, il vise à assurer une défense commune. Par un protocole ajouté au traité, l’Allemagne et l’Italie adhèrent à leur tour à l’Union de l’Europe occidentale. L’Allemagne est ainsi autorisée à reconstituer une armée, la  Bundeswehr. En 1955, la RFA intègre l’OTAN et obtient une reconnaissance internationale complète.

Le nationalisme et les faiblesses des programmes militaires

La fin de la guerre froide marque le début d’un mouvement de concentration de l’industrie militaire en Europe et aux États-Unis mais dont l’ampleur diffère.Côté américain, de larges fusions désirées par Clinton voient le jour parmi lesquelles émergent Lockheed Martin ou Northrop Grumann notamment. En Europe par contre, les états voient d’un mauvais œil leurs champions nationaux être associés ou repris par des concurrents étrangers, même appartenant à l’Union. Pour autant, quelques groupes d’importance naissent comme Thalès (France & Royaume-Uni) ou BAE Systems (Royaume-Uni). Mais c’est insuffisant pour imposer une base technologique en rupture avec ce que les Américains offrent. Les budgets de recherche et de développement sont divisés. Au final, les Européens consacrent trop d’énergie à se concurrencer au détriment de l’innovation. Et cela pèse lourd face à l’industrie américaine bénéficiant de budgets fédéraux conséquents.

Malgré la création de l’Agence européenne de défense au début des années 2000, les états-membres continuent de mener des programmes nationaux, sans grande compatibilité avec une Europe de la défense. Les surcoûts s’accumulent. Et à ces derniers, viennent se greffer les rivalités entre les programmes de l’UE et ceux de l’OTAN.  L’intégration tant espérée fait toujours défaut. Malgré les initiatives de la Commission, rares sont les collaborations. Les programmes restent cloisonnés à l’échelon national. Au mieux, un programme commun entre deux nations peut apparaître, voire entre plusieurs.

Mais au final, chaque état pose ses exigences techniques au point de voir disparaître les avantages associés à une union.  L’exemple de l’Airbus A400M est caractéristique de la problématique. Le coût de fabrication de ce qui est présenté comme un condensé de technologie explose. En plus des déboires technologiques, existent surtout les critères imposés par chaque pays participants au consortium. Au final, l’addition est difficilement conciliable avec une stratégie visant à réduire les frais de production. Les économies d’échelle sont impossibles.

TOP 20 des producteurs actifs dans la défense
1Lockheed Martin Corp.USA
2BoeingUSA
3BAE SystemsRoyaume-Uni
4RaytheonUSA
5Northrop Grumman Corp.USA
6General Dynamics Corp.USA
7Airbus GroupTranseuropéen
8BAE Systems Inc. (BAE Systems, UK)Royaume-Uni
9United Technologies Corp.USA
10FinmeccanicaItalie
11L-3 CommunicationsUSA
12ThalesFrance
13Huntington Ingalls IndustriesUSA
14Almaz-AnteyRussie
15SafranFrance
16Harris Corp.USA
17Rolls-RoyceRoyaume-Uni
18United Aircraft Corp.Russie
19Bechtel Corp.USA
20United Shipbuilding Corp.Russie

(source : STOCKHOLM INTERNATIONAL PEACE RESEARCH INSTITUTE)- 2015, Chine exclue)

Remarque: en 2016, Finmeccanica a été rebaptisée Leonardo.

L’inexistence de l’armée allemande

L’absence d’une armée allemande puissante est le maillon faible dans le cadre d’un futur projet de défense européenne. Ce résultat est la conséquence de la Seconde guerre mondiale. A l’heure actuelle, l’armée allemande compte moins de 170.000 actifs. Suite à une décision récente de la ministre von der Leyen, une augmentation de 30.000 actifs se profile à l’horizon 2024.

Sur un plan stratégique, le “vide” allemand n’est pas sans conséquence dans la perspective d’une Europe de la défense. Dans  l’histoire contemporaine, une nation a été capable de mettre en déroute les armées d’Europe: l’Allemagne. Son armée mit au pas le continent entier, ou  les régiments prussiens avant elle qui permirent la création du Deutsches Reich. Évidemment, il n’est pas question ici de s’étendre sur les motivations qui jetèrent les fantassins ou les blindés teutons à l’assaut de leurs voisins ni sur leurs conséquences. Il s’agit de constater cette réalité: elle fut une puissance militaire crainte et capable d’atteindre des sommets d’efficacité. Et l’absence d’une armée allemande conséquente crée un vide qu’aucune autre nation est capable de combler à l’heure actuelle.

Une intégration militaire par le haut ?

Le traité de Lisbonne instaure une clause de défense mutuelle et une autre de solidarité si un état-membre est victime d’une attaque. Il devient aussi possible de donner naissance à des coopérations structurée entres des états désireux d’entamer un rapprochement. Pour autant, ces nouvelles dispositions rencontrent peu de succès. Il existe en Europe un tiraillement entre atlantistes et Européens désireux de voir émerger une union capable d’offrir une politique de défense commune.

Aujourd’hui, la situation est donc un échec. Il n’y a toujours pas d’Europe de la défense. Dans un tel cas de figure, il est peut-être préférable d’aller à contrepied de la stratégie adoptée. Cette dernière s’appuie sur l’idée d’une intégration par le bas: certains contingents mineurs sont placés sous un commandement commun ou des programmes sont menés. La technique pourrait être décrite comme celle des “petits pas”. Étape après étape, l’intégration s’approfondirait.

Cette stratégie fut finalement celle de la Communauté européenne avec le traité de Rome et reprise par l’Union. Or donc, cette voie ne mène à rien de très probant. Dès lors, pour quelle raison ne pas inverser la logique et débuter la création d’une “armée commune” à travers une défense nucléaire européenne? Si cette idée est quelque peu provocatrice pour certains, elle vise en partie à souligner qu’il est impératif aujourd’hui de sortir des sentiers battus et du conformisme ambiant en vue d’explorer de nouvelles pistes de réflexion.

Un seul pays possède l’arme nucléaire: la France. (Avec le Brexit, le Royaume-Uni est écarté ce qui peut faciliter la chose). Le transfert de la capacité française actuelle vers l’Union se réaliserait avec une contrepartie financière. La charge du maintien et des développements reviendra par la suite à l’échelon supérieur où chaque pays participera sur une base proportionnelle à sa population et/ou à son PIB. Évidemment, voir la France abandonner sa capacité nucléaire est un sujet sensible dans un monde où le nationalisme revient en force. De Gaule se retournerait dans sa tombe, lui qui fut si fier de l’élévation de “sa” France au rang de puissance atomique. (Mais pour rappel: le programme fut non pas lancé par le général mais pas Mendès France après l’échec de la CED.)

Pour autant, dans un contexte budgétaire tendu, l’entretien et la mise à niveau du parc nucléaire nationale représente un effort conséquent pour l’Hexagone. Ensuite, de facto, la force de dissuasion française couvre également ses voisins directs. Or, Paris est seule à financer ce “parapluie”. Enfin, le fait de sentir appartenir à un ensemble commun capable de les protéger participerait à souder les pays-membres. Les peuples européens pourraient ainsi ressentir à leur tour être unis par une force transcendante. En cas de départ d’un pays de cette union, il perdrait les avantages liés à la protection nucléaire.

Pour la France, l’effort sera bénéfique sur le plan budgétaire. Elle ne devra plus supporter seule le coût exorbitant de l’entretien d’une force nucléaire. Bien évidemment, comme souligné, ce transfert pourrait être perçu comme un affaiblissement de la “grandeur” du pays. Cette perte de souveraineté est pourtant déjà effective dans un autre domaine régalien: la frappe de la monnaie. Est-il dès lors plus illogique de céder sa puissance nucléaire au niveau supérieur ? Les chances d’un jour voir la France devoir avoir recours à celle-ci sont infimes, voire nulles.

Depuis 1945, et malgré des moments d’une tension extrême, aucune nation n’a décidé de frapper un autre pays par une arme atomique. Le temps des guerres en Europe est révolu. Et si un conflit devait à nouveau éclater, pour quelle raison détruire l’autre et se voir détruire ? Et avec quel ennemi? Une Russie épuisée, sans économie, dépendante de ses exportations d’hydrocarbure et de quelques métaux rares? Face à la menace terroriste actuelle, il est également difficile d’imaginer l’utilisation d’ogives nucléaires. Pour frapper qui et où ? Des banlieues de villes occidentales où se concentreraient des ordres de combattants ? D’obscurs villages perdus au milieu de régions désolées du Moyen-Orient ?

Aujourd’hui, quelles menaces pèsent sur la France ? De quelle manière son économie et sa population peuvent-elles être frappées de plein fouet ? La France n’a rien à craindre sur un plan militaire. Qui plus est, un transfert de sa force nucléaire au niveau supérieur la protègeraient d’une même manière qu’aujourd’hui. Car un transfert ne signifie pas un abandon.

À l’inverse, une guerre économique ou une défaillance des marchés financiers mondiaux sont des risques bien plus concrets qu’une guerre armée hypothétique et improbable. Et pourtant, leurs pouvoirs destructeurs peuvent également destructeurs. Dans quel état serait l’économie française si le système bancaire n’avait pas été renfloué de justesse en 2007? L’effet sur l’économie aurait été désastreux. La pauvreté aurait frappé de larges tranches de la population accompagnée d’une instabilité sociale dont on peut imaginer les conséquences et les dérives violentes.

Mais ce débat doit évidemment être précédé d’un autre, plus crucial: quels moyens doivent être investis dans notre défense? Voire: une défense nucléaire a-t-elle encore un sens ? Surtout, est-il judicieux d’augmenter des budgets en vue de répondre à des menaces extérieures? Ou est-il plus intéressant économiquement de financer le développement de pays du Sud afin d’éviter des menaces à venir ? Si le Sud est apaisé, cela réduirait fortement les pressions et le besoin d’entretenir des forces militaires “conventionnelles” conséquentes.